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Jean-Jacques Galinier

Jean-Jacques Galinier

Expert en Energétique - Ecrivain - Conférencier et Fondateur de l'Ecole Fa Taiji - Maître Renommé de Taiji Quan "Ming Shi" 12ème Génération du style Chen de Taiji Quan, 6ème Génération dans le style Yang de Taiji Quan - Disciple du Maître Ding Dahong 11ème génération Chen et 5ème génération Yang


Les 8 portes du Taiji Quan, Ba Men 八 门

Publié par Jean-Jacques Galinier sur 12 Janvier 2019, 22:03pm

Catégories : #TaichiMag, #Taiji Quan

Article paru dans la rubrique "Réflexions" du TaichiMag n°5

Statue de Yang Luchan, Yongnian Guangfu, Chine

 

Evaluer son niveau de pratique

  

Les écoles traditionnelles de Taiji Quan préconisent une pratique répartie pour moitié en solo et pour l’autre moitié avec un partenaire dans des exercices de type Tui Shou « poussée des mains ». Il s’avère que nous sommes bien loin du compte en ce qui concerne les réalités mondiales de cette discipline. L’époque new âge en Occident et l’époque Mao en Chine, ont changé les mentalités, les besoins, entraînant de nouvelles manières de pratiquer pour le loisir et le bien-être de chacun.

 

Bien que ce fait ne nuise à personne, bien au contraire, le niveau martial de cette discipline a grandement baissé hormis dans certaines rares écoles chinoises ou autres qui maintiennent cet enseignement martial.

 

Cependant, si le Taiji Quan était encore pratiqué comme au début du 20ème siècle, il ne serait pas devenu cette discipline autant en vogue et préconisée désormais par les facultés de médecine compte tenu de ses résultats prophylactiques.

 

De ce point de vue, les maîtres modernes ont su s’adapter et révolutionner cet art pour le rendre accessible au plus grand nombre dans un intérêt commun. Les conséquences pour la Chine ont été une diminution sensible des besoins en pharmacopée, réduisant ainsi les coûts liés à la consommation de médicaments. La Tradition médicale chinoise holiste, intriquée d’ailleurs d’apports philosophiques et religieux (Confucianisme, Bouddhisme, Taoïsme pour ne citer que les plus connus), a maintenu pendant des siècles une accessibilité aux soins à moindre coût. La mondialisation a là encore changé ce paysage avec une percée unanime de la médecine occidentale dont les effets semblent plus rapides mais dont les coûts s’avèrent très onéreux, endettant facilement les populations dans le besoin.

 

Actuellement, en Chine, la population est dirigée dans la majorité des cas vers les hôpitaux qui dispensent des soins allopathiques, de type occidentaux, appuyés par une technologie très à la pointe mais extrêmement onéreuse aussi. Le phénomène contraire se produit en Occident où les médecines alternatives sont de plus en plus utilisées par les citoyens en recherche de nourritures plus essentielles et de contacts médecins/malades plus respectueux et humanistes.

 

Laissons pour le moment ce possible débat sociologique pour nous occuper de notre pratique intérieure.

 

Les 8 forces ou 8 portes du Taiji Quan, Ba Men 八 门   (extrait du livre Taiji Quan « les fondements culturels » - éditions Famedia)

 

Le salut chinois traditionnel est de mise dans les milieux martiaux et se réalise par la jonction de la paume et du poing réunis devant son cœur. C’est à partir de la base ou du plan terrestre, représenté par la paume de la main Zhang , que l’on forme le poing Quan dont le mouvement s’amorce au petit doigt par un enroulement spiralé, formant une sorte de « point » ou d’axe. Le symbolisme du poing rejoint le cercle, le Ciel et celui de la paume le carré, la Terre. Selon un autre caractère chinois homophone, Quan signifie Cercle.

 

Le Ciel Yang est circulaire et cependant dans la pratique, la rondeur est associée aux valeurs Yin (Kan, l’eau, 3), la Terre Yin est carré alors que dans la pratique l’aspect carré devient une manifestation Yang (Li, le feu, 4). Ceci démontre encore une fois la subtilité du substrat de la pensée chinoise.

 

Dans la tradition du Taiji Quan, les principes de base sont répertoriés au nombre de 8 et sont associés aux Bagua du ciel antérieur. Ces 8 principes sont appelés les 8 forces ou les 8 « portes ».

 

 

Un des premiers enchaînements de Taiji Quan, apparu certainement pendant la période Tang autour du 8ème siècle, est nommé Shi San Shi 十三势, « la force des 13 » ou encore « le mouvement des 13 ». Il fait référence aux huit trigrammes (Bagua) et aux cinq déplacements, qui ont été ajoutés pour aboutir à ce nombre 13. La corrélation du Taiji Quan avec les Bagua ne fait aucun doute, avec la génération des deux Yao produisant les quatre Xiang et enfin les 8 trigrammes ou Ba Gua.

Les cinq déplacements forment une croix spatiale avec les mouvements vers :

 

l’Avant, Jin Bu 进步, avancer, progresser

l’Arrière, Tui Bu 退步, reculer, faire des concessions

la Gauche, Zuo Gu 左顾, regarder à gauche, prendre soin

la Droite You Pan 右盼, regarder à droite attentivement

se fixer au Centre, Zhong Ding 中定

 

Remarquez que les expressions concernant les mouvements vers la gauche et la droite sont bien distinguées par des expressions subjectives spécifiques et en relation avec la disposition des Bagua du ciel antérieur.

 

Les 8 portes sont envisagées selon 8 directions à tenir, sur le plan horizontal, mais aussi les 6 directions, en reprenant les 4 principales, avant, arrière, gauche et droite, et en voyant le centre comme un axe vertical qui délimite deux parties, le haut et le bas. Ainsi sont obtenues les trois dimensions volumétriques auxquelles s’ajoutent l’intérieur et l’extérieur, ce qui fait un total de 8.

 

Les 8 expressions de forces, soutenant la pratique du Taiji Quan, commencent avec Peng Jin 掤劲, la première qui est celle qui demeure (en relation avec la source). Le praticien a la sensation interne d’être « gonflé », rempli de Qi, d’être au cœur d’une forme sphérique ; cette force serait comme l’eau portant un bateau. Annexée à la nature céleste, elle est présente dans toutes les autres et se traduit par la force primordiale qui soutient toutes les formes de vie. Cependant, sa réalisation pratique demande un long apprentissage. Elle est synonyme de l’idée de l’expansion vitale (expansion de l’univers) et contient en germe les 8 directions et les 8 expressions de force. Dans l’art martial du Taiji, elle est traduite de façon simpliste par le fait de « parer » une attaque. Cette idée trouve son application dans une énergie protectrice du vivant, que la médecine moderne a nommé système immunitaire, et que la médecine chinoise nomme Wei Qi. Les caractéristiques d’une cellule vivante est d’être étirée, remplie, attirée, inspirée par un champ que les 8 rayons des Bagua suffisent à représenter. L’aspect tridimensionnel du vivant (23) est connecté à ce développement octaire (8 directions volumétriques, du cercle à la sphère), lequel contient trois niveaux verticaux, comme le démontre la formation de chaque trigramme, avec le supérieur, l’inférieur et le médian (Spirituel, Psychique, Physique, San Cai, les trois capacités, San Bao les trois trésors).

 

Toutes les écoles de Taiji Quan mettent en avant ce premier principe, sans lequel il ne pourrait y avoir de développement, de déploiement. Le style de la famille Yang, Yang Shi 杨氏est certainement celui qui exprime le plus nettement ce principe par des gestes ouverts et amples, avec une grande droiture d’esprit. Pour le style de la famille Chen, Chen Shi , Peng Jin est toujours la force structurante mais elle est enveloppée dans une expression de mouvements spiralés, nommée « force de l’enroulé de la soie » Chansi Jin 缠丝劲.Cette dernière force ne peut se concevoir sans l’âme centrale expansive Peng Jin.

L’état de relâchement Song, incluant l’étirement tendineux et les ouvertures articulaires, amène à réaliser la force Peng. Cette force est notre tonus basal, notre envie de vivre, sur le plan des forces physiques, car cette « en-vie » peut être fortement réduite par toutes sortes de problèmes psychiques. Peng Jin ne peut être l’expression de forces musculaires brutes, remplies de tensions parasites (résistances) qui ne pourraient pas s’inscrire dans une expression de type continue d’état permanent. Peng Jin se situe au centre, dont l’axe vertébral vertical est la résultante ; cette force se trouve également à la périphérie, englobant la totalité de nos mouvements.

 

Dans la pratique du Taiji Quan, c’est l’Intention Yi qui la déclenche. Or cette capacité est nécessairement reliée à l’état de Présence (conscience dynamique), qui de façon ordinaire alterne avec de longs moments d’absences d’attention, mais de présences continues de tensions négatives (errances).

 

C’est un renversement des valeurs qui est proposé à travers cette discipline : réaliser un état de présence sans les tensions parasites qui obturent la circulation du Qi et du sang.

 

Peng Jin est la force qui neutralise la force adverse, sans pour autant s’imposer. Prenons l’exemple d’un exercice codifié de Tui Shou ou « poussées de mains », le premier et le plus important, la rotation horizontale Ping Yuan 平圆 ou Ping Tui Shou 平推手:

 

1ère étape : les protagonistes se mettent face à face et emboîtent leur pas en position Gong Bu (pas de l’arc). Leur bras, en forme d’arc, entrent en contact comme deux sphères se jointant par un point de surface réduite. La force de A, dont le centre de gravité du corps traverse le point noir du côté Yang (point d’ancrage), est neutralisée le plus immédiatement possible par B, dont le centre de gravité traverse le point blanc au centre du Yin, et vice versa. Ainsi les deux points de contact se trouvent au centre, sans utiliser la force musculaire Liet donc sans générer de fatigue.

 

Nous sommes en présence d’une rencontre de deux forces opposées qui se neutralisent en un point de contact central. L’axe de neutralisation est l’axe Taiji à partir duquel les transformations Yin et Yang, Hua Jin 化劲 peuvent s’opérer. Le Peng Jin des deux personnes est la condition sine qua none de l’émergence d’un centre, d’un moyeu, permettant alors les rotations dextrogyre et sénestrogyre ainsi que les fluctuations (flux et reflux) du Taiji.

 

Lorsque ces conditions ne sont pas réunies, il n’y a pas de jeu de forces mais seulement empoignades. C’est pour cela qu’il faut aborder les Tui Shou en mettant l’accent sur ce principe préalable et propice aux transformations du Yin et du Yang. Beaucoup de pratiquants passent trop vite sur les bases, les principes essentiels ou Jiben Gong 基本功, pour aller se mesurer avec l’autre. Ils vont trouver ce qu’ils sont dès le départ sans exploiter les possibilités de changement offertes (transformer le quantitatif en qualitatif). Le partenaire sert de miroir, et dans l’apprentissage, chacun vient nourrir l’autre et non le soumettre, ce qui s’exprime dans la tradition du Taiji Quan par Wei Jin 喂劲, nourrir la force de l’autre.

 

Cette première étape va conduire le pratiquant à élever son niveau d’écoute Ting Jin 听劲, se trouvant au sein du domaine de la sensibilité kinesthésique.

 

Peng Jin relie nécessairement l’axe Ciel/Terre et se traduit à travers la relation harmonieuse s’établissant entre le Dantian supérieur et le Dantian inférieur. Au niveau de ce dernier, l’énergie sphérique centrale tourne et roule dans toutes les directions, exprimant ainsi les 8 forces et les 8 transformations Hua Jin 化劲.

         

La 2ème étape est le jeu même des forces en présence, des jeux de portes qui s’ouvrent et se ferment. Les 8 portes Ba Men八门rassemblent l’ensemble des possibilités pour entrer dans le centre de l’autre et ainsi pouvoir le déraciner.

 

Lü Jin 捋劲 est la deuxième porte et sa force est justement de « rassembler », de tirer, enrouler, ramener, d’attirer, peigner… Elle est annexée à Kun la Terre. Si Peng Jin est la force d’expansion qui s’exprime vers l’avant et vers le haut, Lü Jin est la force de condensation, de retrait, elle fait descendre, elle retire et déséquilibre, elle absorbe.

 

Ji Jin 挤劲 est la troisième porte, c’est une énergie pénétrante, qui exprime un débordement de pression interne. C’est une force de réaction capable d’annuler la force précédente Lü Jin. Elle est annexée au trigramme Kan de l’eau et aux forces abyssales. Derrière une impression Yin, celle-ci dégage une puissance Yang, le noyau de son trigramme est ferme et peut secouer en profondeur.

 

An Jin 按劲 est la quatrième porte, c’est l’action de pousser, s’appuyer, comme une vague qui engloutit. Cette force déracine l’autre progressivement. Elle s’exprime avec plus de douceur que la force précédente et est annexée au trigramme Li du feu, avec l’idée de retrouver de la distance vis-à-vis de l’autre (trigramme Li « ce qui sépare, distancie »).

 

Ces quatre premières portes ou forces sont les « principales » et se suivent dans cet ordre et de façon claire, notamment dans le style Yang de Taiji Quan. Elles suivent également la progression de la numérologie du He Tu associée au Ciel Antérieur. Pour les quatre dernières portes, l’ordre est différent, suivant une logique dynamique, martiale et non numérologique, en commençant par les accélérateurs (Cai, Lie) pour finir avec les freins (rapprochement corps-à-corps, Zhou et Kao).

 

Cai Jin 採劲 est la cinquième porte, force de cueillir, saisir, tirer vers le bas, tordre (Qin Na). Elle est associée au trigramme Xun, le nuage ou le vent et sa force est de précipiter l’autre vers le bas. Cette force est difficile à réaliser sans utiliser les tensions musculaires de façon « précipitée ».

 

Lie Jin 挒劲 est la sixième porte, force de déchirement, force de séparation. L’action de l’adversaire ou du partenaire est séparée en deux parties, lui enlevant sa force d’union et empêchant son objectif de pénétration au centre d’être atteint. Elle est associée au trigramme Zhen le volcan et lorsqu’on la reçoit, elle peut être ressentie comme une secousse, un ébranlement.

 

Zhou Jin 肘劲 est la septième porte, la force et l’énergie du coude. Elle se traduit par de multiples formes d’action comme les percussions Da , ou des pressions en vue de bloquer une ou plusieurs articulations afin d’obtenir un contrôle, appelé Qin Na . C’est une des forces les plus difficiles à intercepter. Elle est corrélée au trigramme Dui, la fumée, par essence évanescente et insaisissable. Cette porte nous rapproche de l’autre, par la nature même de cette articulation qui diminue la distance entre les joueurs-jouteurs.

 

Kao Jin 靠劲, la huitième et dernière porte, est la force minérale, la force de toute la structure. Elle est souvent associée à la force de l’épaule et aussi à celle du dos. Par cette force nous sommes entrés totalement dans le corps-à-corps et cette force permet d’éjecter l’autre de sa position initiale. Elle est connectée au trigramme Gen de la montagne, dont l’action est de bloquer. Cette force est compacte, elle impacte l’autre, touche son ossature et déstructure sa cohésion énergétique, dans le cas d’une expression martiale.

 

Pour conclure cet article (dont une partie provient d’un extrait du premier tome écrit par l’auteur), le travail avec un partenaire est une donnée essentielle pour qui veut entrer dans les arcanes de cette discipline. Comment vérifier ses progrès et donner une âme à sa forme, si on ne se teste pas par un contact physique ? Le partenaire sert de miroir pour nous aider dans notre progression. La qualité de notre état de relâchement dynamique (Fang Song) sera immédiatement appréhendée dans l’échange codifié ou libre. De cet état plus ou moins réalisé naîtra un bon ou moins bon enracinement et une capacité de réponse, non mentalisée, adaptée au type de « pousser », de « tirer » , de « tordre », « contrôler », « faire chuter »…

 

C’est l’accumulation interne des sensations adéquates au sein des énergies du corps physique, qui permettra dans un temps presque nul de ressortir une force efficace et adaptée à n’importe quelle situation pour des experts bien sûr.

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